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ARTICLES DE LA VOIX DU NORD :

Alors que dans le Nord les puits depuis un siècle fleurissaient, c'est à Oignies en 1842 que l'épopée du charbon gagne le Pas-de-Calais. C'est aussi là qu'il y a vingt ans a été remontée la dernière gaillette de tout le bassin minier. Le 21 décembre 1990, à Oignies, une page de l'histoire de notre région s'est tournée.

Il est aux alentours de 10 h 45 en ce matin hivernal quand les portes de la cage orange métallique de la fosse 9/9 bis du siège 10 s'ouvrent sur les dernières « gueules noires ». Ils ont chacun ramassé une grosse gaillette ou des petits éclats de charbon et sortent sous les cris et les applaudissements des centaines de riverains, élus, mineurs et familles ainsi que les nombreux journalistes avant de se fondre dans la haie d'honneur qui leur a été préparée.

Ils sont les derniers soldats de cette épopée de deux siècles et demi qui a profondément bouleversé l'Artois, le Douaisis et le Hainaut.

Ils furent 220 000 mineurs au plus fort de l'exploitation, ils ne sont plus que 350 à la « der » de Oignies, pour la plupart marocains, pour la plupart des anciens d'autres fosses qui tour à tour ont fermé. Ce matin-là, ils ne furent qu'environ 200 à descendre, se souvient Désiré Lefait, le chef porion, adjoint du directeur pour les travaux du fond. « À 6 heures du matin, j'ai croisé ceux qui terminaient leur poste de nuit, souvent tristes de ne pas pouvoir participer quelques heures plus tard à la remontée de la dernière gaillette. » Un symbole fort. Une cérémonie organisée pour les mineurs, les familles et les médias à chaque fermeture de site. Mais celle-ci avait le goût de l'Histoire avec un grand H.

La véritable fin de l'exploitation avait eu lieu la veille, le 20. « Jusqu'au bout, les mineurs ont travaillé », a constaté Désiré Lefait. « Quand ils ont appris que ça fermait, ils ont parfois dit à leur femme : "Je ne me ferai plus crever", mais dès qu'ils descendaient au fond... »

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Inéluctable

Michel Doligez, le dernier patron du siège, que tous appelaient « grand-père », a même fait un discours pour les en remercier. « Si ça devenait la chienlit au fond, ça devenait trop dangereux et puis il y avait chez les mineurs la fierté du travail bien fait... » Pour lui, la fin du charbon était inéluctable à cause de la cherté de l'extraction dans la région, comparée à la concurrence. Et il avance : « S'il n'y avait pas eu les deux chocs pétroliers et l'arrivée de la gauche en 1981 pour relancer les embauches, ce serait même arrivé bien plus tôt. » Quand les choses se précisent pour Oignies en 1988, il reste 1 500 mineurs. « D'abord il a fallu convaincre les syndicats que cette fois c'était la bonne puisqu'on leur avait déjà fait trois fois le coup. Puis on a dû préparer la reconversion du personnel qui, au final, s'est relativement bien passée. On a eu peu de mouvements sociaux et très peu de gens sont restés sur le carreau. » Une centaine de mineurs ont été embauchés pour creuser le tunnel sous la Manche, d'autres à EDF, à Renault Douai... et la plupart dans le BTP.

« On était tellement conditionnés, tellement résignés, que le jour de la fermeture, il y avait assez peu d'émotion », se rappelle Édouard, alors technicien au jour.

Le chef porion évoque néanmoins « une vieille femme qui, en pleurs, a ramassé un bout de charbon, l'a mis dans un sac plastique et s'est tournée vers son petit-fils pour lui dire : "Voilà, maintenant c'est fini". » Voix tremblante, Désiré raconte avoir appris plus tard qu'elle était une veuve dont le mari était mort de la silicose. La tueuse étant déjà dans toutes les têtes, la pilule de la fermeture est ainsi plus facilement passée.

Document d'exception

À l'issue de cette journée qui, selon Désiré, finalisait « le long accompagnement de la mourante vers la fin », il n'en était pas encore complètement terminé du fond. Pendant plusieurs mois, des équipes ont récupéré ce qui pouvait l'être avant de remblayer les kilomètres de galeries. Les visiteurs étaient les bienvenus, empruntant le même trajet que les mineurs : la descente à la base du puits, les deux kilomètres de train, les centaines de mètres allongés sur les tapis roulants et enfin le télésiège d'un kilomètre pour arriver au chantier. « On n'a récupéré que 1 % de ce qui était au fond, les grosses machines et le cuivre, mais par exemple le télésiège est resté », lance Désiré. Mais avis aux intéressés, le remblaiement est définitif grâce à une partie du terril déversé et d'importantes couches de béton. Avant que ce caveau ne soit scellé, ils sont quelques-uns à avoir foulé les entrailles de la région.

Jean-Marie Minot, l'un des meilleurs spécialistes de la mine, possède un document d'exception : la lettre envoyée par Michel Poilevé, chef de la sécurité des puits et des sites arrêtés, au dernier patron des houillères, M. Verlaine. Michel Poilevé écrit que le 29 août 1992, à Oignies, il a laissé remonter les collègues puis « j'ai tenu à rester seul en pensant à mon père, deux oncles et deux beaux-frères qui y ont laissé leur vie et à tous ceux qui y ont laissé la vie ou une partie de la santé pour apporter à la France ce dont elle avait alors besoin, l'énergie du charbon »... « Dans la parfaite solitude, je pense avoir vécu la plus belle et la plus émouvante cérémonie de ma vie. » Fier : « De retour à la surface, j'ai démonté l'attache de la cage pour être sûr d'avoir été le dernier à avoir mis le pied au fond, satisfait d'avoir été le dernier mineur du bassin du Nord et du Pas-de-Calais. » •

           
   

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La voix de    Bruno Vouters

   
 

Garder son âme

 

Quand remonte la dernière gaillette, des profondeurs   d'Oignies, Michel Doligez, le patron de la fosse 9, ne peut s'empêcher de   pleurer. Plus tard, cet homme « qui a toujours été dans le trou » s'adresse   aux
  journalistes : « La région minière a perdu son charbon, veillons à ce qu'elle   garde son âme. »

 

Il pensait sûrement : courage, solidarité, persévérance…   Esprit d'entreprise, aussi. Sur plus de 120 kilomètres de long, l'industrie   charbonnière a chamboulé le paysage. Mais elle a aussi marqué les chairs, les   esprits et les coeurs. Impossible d'oublier à quel point la région fut   irriguée par les « veines » de son sous-sol. Et blessée de ce trop-plein.   Mais impossible de ne pas évoquer les nouveaux défis qui dégagent l'horizon…

 

Demain, avec votre journal, un supplément   réalisé par nos équipes en 1990 pour marquer « la fin de l'épopée ». Ensuite,   des pages spéciales centrées sur notre patrimoine commun déboucheront sur les   aventures à suivre. Huit jours pour donner de nouvelles couleurs au pays   noir.

 

IL Y A VINGT ANS, LA FIN DU CHARBON |

Saquer d'dins, le barrou, la barrette, la gaillette, la balle, le briquet, la mézière, dévaler, ravaler, le maca, le manoqueux, l'escoupe, le pain d'alouette et même le désormais célèbre « biloute ». sont des mots issus du fond ou du carreau et dont nous vous expliquons ici les origines grâce à la collaboration de Guy Dubois, bien connu des lecteurs de notre chronique patoisante. Pour ce faire, suivez le fil de la journée d'Auguste, mineur mi-réel mi-fictif.

Le réveil crinche. Auguste est en retard. S'femme est restée couchée sur l'pan de s'quémiche. I est en foufielle, il a peur d'être farcé (louper la cage, la gayolle qui l'amènera au fond). Georgette s'est saquée du lit pour lui préparer sin briquet. La dernière fois, ça l'a fait rire, Auguste, il a entendu que le mot briquet, ça venait de Raoul Briquet, un syndicaliste qui se serait battu au début du siècle (le XXe) pour obtenir aux mineurs la pause casse-croûte, alias le briquet. Mais ché faux. L'briquet, cha vient de l'anglais. Parce que les Anglais, ils ont « dévalé » (descendu) au fond bien avant les Français. Alors ils ont laissé des mots. Briquet, cha vient de break, qui signifie pause. Mais au fond, avec notre accent picard, c'est devenu « brique » et par extension briquet. En l'occurrence, des tartines de saindoux, de la graisse de porc, parce qu'au fond, l'beurre devenait rance.

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Auguste se presse. Tout le monde pense que ché un maca (très bon ouvrier), il n'a pas envie de passer pour un manoqueux (mauvais ouvrier). En plus, il tient à s'quinzaine. À chaque Sainte-Barbe, il fait des longues coupes. Il double ou triple son poste pour avoir des doupes pour bien faire la fête. Là, clairement, faut saquer d'dins. Saquer, ché tirer, et din ch'cas précis, ché din l'veine d'carbon qu'il saque. Cha lui fait pas peur, Auguste, ché un saqueux (un courageux).

Il file, passe devant le terril. Et comme, dans le sillache d'une trentaine de mineurs reconnus, il est un poète, il se souvient de ce que lui avait raconté Jules Mousseron, son maître in parlache, avant de mourir en 1943. « Té sais pourquoi on prononce pas le "l" de terril, tiot ? C'est parce qu'en 1906, alors que les mines étaient occupées par la troupe à cause de la grève, un journaliste a demandé à un copain mineur comment on écrivait terril.

Lui a répondu : "Comme fusil." Il était courageux, ch'tiot-là. » Auguste a toujours bien aimé Jules car il s'amusait de ses histoires de Cafougnette. Pour la p'tite histoire, Jules a travaillé avec des Italiens, ché d'là qu'cha vient, Cafougnette. À la base, cafougnette, c'est un rustre italien qui racontait des cochonneries. Ça vient de cafone, en italien, celui qui raconte des cafougnettes.

Auguste doit arrêter de cogiter. Il vient d'arriver sur ch'carreau. C'est un vieux mot, le carreau. Au Moyen Âge, c'était les halles, la surface pavée où étaient installés les marchands. À la mine, c'est tous les bâtiments « au jour ». Auguste, lui, travaille à l'fosse. En main, une escoupe, en fait une pelle, ça vient de « scoop », qui veut dire pelle en anglais. Sur la tête, une barrette, un chapeau en cuir. Ça vient de baretta, que portent les prélats italiens.

Aujourd'hui a été une bonne journée, Auguste a ramassé plus que son quota de gaillettes (ça vient de galets). Faut dire que le boutefeu (l'artificier) a fait du bon boulot. Comme d'habitude, il a mis de la poudre dans un trou qu'il a rebouché avec une biloute d'argile. Auguste, lui, n'a pas arrêté. À part cinq minutes, assis sur s'daine (ses fesses : ça vient de down, bas, en anglais). Il a pris sin briquet, appuyé sur la mézière (le mur.

Oui, comme Charleville-Mézières !). Quand il est arrivé, la berline était vide (référence aux hippomobiles légères qui circulaient à Berlin), un vrai barrou (de barrow, qui signifie charrette en anglais). Mais grâce à Auguste, quand elle est remontée, c'était une balle, une berline pleine. Un mot qui vient des champs, les premiers mineurs étant paysans. Le porion était content d'Auguste. C'est Giuseppe, un Italien. Porion, il sait d'où ça vient puisque c'est de chez lui : caporione, en italien, signifie maître, contremaître.

Il est maintenant temps pour Auguste de remonter au jour. Il va se débarbouiller au lavabo et pas à la salle des pendus. Ce terme est une invention imagée de journalistes. Journalistes qui ont introduit dans la langue française le terme « rescapé ». C'était au moment de la catastrophe de Courrières qui a fait 1 099 morts en 1906. Les reporters du monde entier entendent les mineurs parler en patois de rescapés. C'est resté.

Il est 14 h quand Auguste rentre enfin chez lui. Pour ses enfants Bernard et Annick, il a apporté du pain d'alouette. La belle histoire... Quand les paysans ramenaient du pain qu'ils n'avaient pas mangé aux champs, celui-ci était un peu rassis. Alors pour que les enfants le mangent, ils disaient que c'était du pain d'alouette. Tous les tiots de mineurs ont mangé du pain d'alouette.

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