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CHAPITRE XXXIV.

 

Quand tout fut achevé, on approchait de Noël ; c’était le moment des vacances ; je fermai l’école de Morton, après avoir pris mes mesures pour que la séparation ne fût pas stérile, du moins de mon côté. La bonne fortune ouvre la main aussi bien que le cœur ; donner un peu quand on a beaucoup reçu, c’est simplement ouvrir un passage à l’ébullition inaccoutumée des sensations. Depuis longtemps je m’étais aperçue avec joie que beaucoup de mes écolières m’aimaient, et, quand nous nous séparâmes, je le vis plus clairement encore ; elles me manifestèrent leur affection avec force et simplicité. Ma reconnaissance fut grande en voyant que j’avais vraiment une place dans ces cœurs d’enfants ; je leur promis que chaque semaine j’irais les visiter et leur donner une heure de leçon.

M. Rivers arriva au moment où, après avoir examiné l’école, compté les élèves dont le nombre se montait à soixante, les avoir fait défiler devant moi et avoir fermé la porte, j’étais debout, la clef à la main, occupée à faire des adieux particuliers à une demi-douzaine de mes meilleures élèves. Il aurait été impossible de trouver chez aucun fermier anglais des jeunes filles plus décentes, plus respectables, plus modestes et mieux élevées ; et c’est beaucoup dire : car, après tout, les paysans anglais sont les mieux élevés, les plus polis et les plus dignes de toute l’Europe. J’ai vu depuis des paysannes françaises et allemandes ; les meilleures m’ont paru ignorantes, grossières et stupides, comparées à mes enfants de Morton.

« Trouvez-vous que votre récompense soit assez grande pour toute une saison de travail ? me demanda M. Rivers quand les enfants furent partis ; n’êtes-vous pas heureuse de vous dire que vous avez fait un bien véritable à vos frères ?

— Sans doute.

— Et vous n’avez travaillé que quelques mois. Ne trouvez-vous pas qu’une vie dévouée à la régénération des hommes serait bien employée ?

— Oui, répondis-je ; mais quant à moi, je ne pourrais pas continuer toujours cette existence : j’ai besoin de jouir de mes propres facultés aussi bien que de cultiver celles des autres, et il faut que j’en jouisse maintenant. Ne rappelez ni mon corps ni mon esprit vers l’école ; j’en suis sortie, et je suis disposée à profiter pleinement des vacances. »

Le visage de Saint-John devint sérieux.

« Eh bien ! dit-il ; quelle ardeur soudaine ! que voulez-vous donc faire ?

— Je veux être aussi active que possible ; d’abord je vous prierai de donner la liberté à Anna et de chercher quelque autre personne pour vous servir.

— Avez-vous besoin d’elle ?

— Oui ; je voudrais qu’elle vînt avec moi à Moor-House. Diana et Marie arriveront dans une semaine, et je veux qu’elles trouvent tout en ordre.

— Je comprends. Je croyais que vous vouliez partir pour faire quelque excursion ; j’aime mieux qu’il en soit ainsi. Anna ira avec vous.

— Alors dites-lui de se tenir prête pour demain ; voilà la clef de l’école, je vous remettrai bientôt celle de ma ferme. »

Il la prit.

« Vous avez l’air bien joyeuse, me dit-il ; je ne comprends pas complètement votre gaieté, parce que je ne sais pas quelle tâche va remplacer pour vous celle que vous quittez. Quelles intentions, quelles ambitions avez-vous ? Enfin, quel est le but de votre vie ?

— Ma première intention est de nettoyer (comprenez-vous toute la force de ce mot ?) de nettoyer Moor-House du haut en bas ; ma seconde est de frotter tout avec de la cire, de l’huile et un nombre infini de torchons, jusqu’à ce que chaque objet redevienne bien brillant ; ma troisième, d’arranger les chaises et les tables, les lits et les tapis, avec une précision mathématique ; ensuite, je vous ruinerai en tourbe et en charbon pour faire de bon feu dans toutes les chambres ; enfin, les deux jours qui précéderont l’arrivée de vos sœurs seront employés par Anna et moi à battre des œufs, à mélanger des raisins, à râper des épices, à pétrir des gâteaux de Noël, à hacher des rissoles et à célébrer tous les rites culinaires qu’on ne peut expliquer qu’imparfaitement à ceux qui, comme vous, ne sont pas parmi les initiés. En un mot, mon intention est de tenir toute chose prête et en parfait état pour l’arrivée de Marie et de Diana ; mon ambition est de leur montrer le beau idéal d’une réception affectueuse.

Saint-John sourit légèrement ; cependant il paraissait mécontent.

« Tout cela est très bien pour le moment, dit-il ; mais sérieusement, j’espère que quand le premier flot de vivacité sera passé, vous regarderez un peu plus haut que les charmes domestiques et les joies de la famille.

— C’est ce qu’il y a de meilleur dans le monde, m’écriai-je.

— Non, Jane, non. Ce monde n’est pas un lieu de jouissance, ne cherchez pas à en faire un paradis ; ce n’est pas un lieu de repos : ne devenez pas indolente.

— Au contraire, je veux être active.

— Jane, je vous pardonne pour le moment ; je vous accorde deux mois pour jouir pleinement de votre nouvelle position et du bonheur d’avoir trouvé des parents ; mais alors j’espère que vous regarderez au delà de Moor-House, de Morton, des affections fraternelles, du calme égoïste et du bien-être sensuel que procure la civilisation ; j’espère qu’alors vous serez de nouveau troublée par la force de votre énergie. »

Je le regardai avec surprise.

« Saint-John, dis-je, je trouve mal à vous de parler ainsi ; je suis disposée à être heureuse et vous voulez me pousser à l’agitation. Dans quel but ?

— Dans le but de vous exciter à mettre à profit les talents que Dieu vous a confiés et dont un jour il vous demandera certainement un compte rigoureux. Jane, je vous examinerai de près et avec anxiété. Je vous en avertis, j’essayerai de dominer cette fièvre ardente qui vous précipite vers les joies du foyer. Ne vous attachez pas avec tant de force à des liens charnels ; gardez votre fermeté et votre enthousiasme pour une cause qui en soit digne ; ne les perdez pas pour des objets vulgaires et passagers. Me comprenez-vous, Jane ?

— Oui, comme si vous parliez grec. Je sens que j’ai de bonnes raisons pour être heureuse, et je veux l’être. Adieu ! »

En effet, je fus heureuse à Moor-House. Anna et moi, nous nous donnâmes beaucoup de peine ; elle était charmée de voir qu’au milieu de tout l’embarras d’un arrangement, je savais être gaie, brosser, épousseter, nettoyer et faire la cuisine. Du reste, après un ou deux jours de confusion, nous eûmes le plaisir de voir l’ordre se rétablir petit à petit au milieu de ce chaos que nous-mêmes avions causé. J’avais été passer une journée à S*** pour acheter quelques meubles neufs. Mes cousines m’avaient assigné une somme pour cela et m’avaient donné carte blanche pour toutes les modifications que je désirerais faire. J’en fis peu dans la chambre à coucher et dans la pièce où on se tenait ordinairement, parce que je savais que Diana et Marie trouveraient plus de plaisir à revoir les tables, les chaises et les lits de leur vieille maison, qu’à regarder un ameublement neuf, quelque élégant qu’il fût ; cependant quelques changements étaient nécessaires pour donner un peu de piquant à leur retour, ainsi que je le désirais. J’achetai donc de jolis tapis et des rideaux de couleur foncée, quelques ornements antiques en porcelaine ou en bronze, soigneusement choisis, des miroirs et des nécessaires de toilette : tout cela, sans être très beau, était très frais. Il restait encore le parloir et une chambre de réserve ; j’y mis des meubles de vieil acajou, recouverts en velours rouge ; des toiles furent tendues dans les corridors et des tapis dans les escaliers. Quand tout fut fini, il me sembla qu’à l’intérieur Moor-House était un véritable modèle de confort modeste, tandis qu’à l’extérieur, surtout à cette époque de l’année, on eût dit un grand bâtiment vaste, froid et désert.

Le jour tant désiré vint enfin ; elles devaient arriver le soir, et longtemps d’avance les feux furent allumés en haut et en bas, la cuisine se faisait. Anna et moi nous étions habillées ; tout était prêt.

Saint-John arriva le premier. Je l’avais prié de ne pas venir tant que tout ne serait pas en ordre ; du reste, la seule idée du travail mesquin et trivial qui se faisait à Moor-House l’aurait éloigné. Il me trouva dans la cuisine, surveillant des gâteaux que j’avais fait cuire pour le thé. S’approchant du foyer, il me demanda si j’étais enfin fatiguée de mon métier de servante ; je lui répondis en l’invitant à m’accompagner pour visiter le résultat de mes travaux. Après quelques difficultés, je le décidai à faire le tour de la maison. Il se contenta de jeter un coup d’œil sur les chambres que je lui montrais et n’y entra même pas ; puis il me dit que j’avais dû avoir beaucoup de peine et de fatigue pour effectuer un si grand changement en si peu de temps, mais pas une seule fois il n’exprima de satisfaction de voir sa maison bien arrangée.

Ce silence me glaça ; je pensai que mes changements avaient peut-être détruit quelque vieil arrangement auquel il tenait ; je le lui demandai, et probablement d’un ton un peu découragé.

« Pas le moins du monde, me répondit-il ; au contraire, j’ai remarqué que vous avez scrupuleusement respecté l’ancienne organisation ; mais je crains que vous ne vous soyez occupée de ces choses plus qu’il ne l’aurait fallu. Par exemple, combien de temps avez-vous consacré à cette chambre ? »

Puis il me demanda où se trouvait un livre qu’il me nomma.

Je le lui montrai dans la bibliothèque ; il le prit, et, se retirant dans sa retraite ordinaire près de la fenêtre, il se mit à lire.

Cela ne me plut pas. Saint-John était bon, mais je commençais à sentir qu’il avait dit vrai en se déclarant dur et froid. La douceur et la tendresse n’avaient pas d’attrait pour lui ; il ne sentait pas le charme des joies paisibles. Il vivait uniquement pour aspirer aux choses grandes et belles, il est vrai ; mais il ne voulait jamais se reposer, et il n’approuvait pas le repos chez ceux qui l’entouraient.

En contemplant son front élevé, calme et pâle comme la pierre, sa belle figure absorbée par l’étude, je compris qu’il ne pourrait pas faire un bon mari, qu’être sa femme serait une grande épreuve. Je devinai la nature de son amour pour Mlle Oliver, et, comme lui, je pensai que ce n’était qu’un amour des sens ; je compris qu’il méprisât l’influence fiévreuse que cet amour exerçait sur lui, qu’il souhaitât l’étouffer et le détruire ; enfin je vis qu’il avait raison en pensant que ce mariage ne pourrait assurer un bonheur constant ni à l’un ni à l’autre. C’est dans des hommes semblables que la nature taille ses héros, chrétiens ou païens, ses législateurs, ses hommes d’État, ses conquérants ; rempart vigoureux et où peuvent s’appuyer les plus grands intérêts, mais pilier froid, triste et gênant, près du foyer domestique.

« Ce salon n’est pas sa place, me dis-je ; les montagnes de l’Himalaya, les forêts de la Cafrerie ou les côtes humides et empestées de la Guinée, lui conviendraient mieux. Il fait bien de fuir le calme de la vie de famille ; ce n’est pas là ce qu’il lui faut ; ses facultés s’endorment et ne peuvent pas se développer pour briller avec éclat. C’est dans une vie de lutte et de danger, où le courage, l’énergie et la force d’âme sont nécessaires, qu’il parlera et agira, qu’il sera le chef et le supérieur, tandis que devant ce foyer un joyeux enfant l’emporterait sur lui ; je le vois maintenant, il a raison de vouloir être missionnaire.

— Les voilà qui arrivent, » s’écria Anna en ouvrant la porte du salon.

Au même moment, le vieux Carlo se mit à aboyer joyeusement. Je sortis ; il faisait nuit ; mais j’entendis un bruit de roue. Anna eut bientôt allumé sa lanterne. La voiture s’était arrêtée devant la grille ; le cocher ouvrit la portière, et deux formes bien connues sortirent l’une après l’autre. Avant une minute, ma figure était entrée sous leurs chapeaux, et avait caressé d’abord les joues de Marie, puis les boucles flottantes de Diana ; elles riaient et m’embrassaient ; puis ce fut au tour d’Anna ; enfin Carlo qui était presque fou de joie, eut aussi sa part. Elles me demandèrent si tout allait bien, et, quand je leur eus répondu affirmativement, elles se hâtèrent d’entrer.

Elles étaient engourdies par les cahots de la voiture et glacées par l’air froid de la nuit, mais elles s’épanouirent devant la lumière du feu. Pendant que le cocher et Anna apportaient les paquets, elles demandaient où était Saint-John. À ce moment celui-ci sortait du salon. Toutes deux lui jetèrent les bras autour du cou. Quant à lui, il leur donna à chacune un baiser calme, murmura à voix basse quelques mots pour leur souhaiter la bienvenue, resta quelque temps à écouter ce qu’on lui disait ; puis, prétextant que ses sœurs allaient bientôt le rejoindre au salon, il retourna dans sa retraite.

Je leur avais préparé des lumières pour monter dans leurs chambres ; mais Diana voulut d’abord donner quelques ordres hospitaliers à l’égard du cocher ; après cela toutes deux me suivirent. Elles furent enchantées des changements que j’avais faits ; elles ne cessaient d’admirer les nouvelles tentures, les tapis tout frais, les vases de belle porcelaine ; elles m’exprimèrent leur reconnaissance chaleureusement. J’eus le plaisir de sentir que tout ce que j’avais fait répondait parfaitement à leurs désirs et ajoutait un grand charme à leur joyeux retour.

Cette soirée fut bien douce. Mes heureuses cousines furent si éloquentes et eurent tant de choses à raconter, que je ne m’aperçus pas beaucoup du silence de Saint-John. Celui-ci était sincèrement content de voir ses sœurs ; mais il ne pouvait pas prendre part à leur enthousiasme et à leurs flots de joie : le retour de Diana et de Marie lui faisait plaisir ; mais le tumulte joyeux et la réception brillante l’irritaient ; je vis qu’il désirait être au lendemain, espérant plus de calme. Vers le milieu de la soirée, à peu près une heure après le thé, on entendit un coup à la porte ; Anna entra nous dire qu’un pauvre garçon venait chercher M. Rivers pour sa mère mourante. « Où demeure-t-il, Anna ? demanda Saint-John.

— Tout au haut de Whitcross-Brow ; c’est presque à quatre milles d’ici, et tout le long du chemin il y a des marécages et de la mousse.

— Dites-lui que je vais y aller.

— Vous feriez mieux de ne pas y aller, monsieur ; il n’y a pas de route plus mauvaise la nuit ; à travers les marais, le chemin n’est pas tracé du tout. Et puis la nuit est si froide ! vous n’avez jamais vu un vent plus vif. Vous feriez mieux, monsieur, de lui dire que vous irez demain matin. »

Mais Saint-John était déjà dans le corridor, occupé à mettre son manteau ; il partit sans une objection, sans un murmure. Il était neuf heures ; il ne revint qu’à minuit, fatigué et affamé, mais avec une figure plus heureuse que quand il était parti : il avait accompli un devoir, fait un effort ; il se sentait assez fort pour agir et se vaincre ; il était plus satisfait de lui-même.

Je crois bien que pendant toute la semaine suivante sa patience fut souvent à l’épreuve. C’était la semaine de Noël ; elle ne fut employée à aucun travail régulier et se passa dans une joyeuse dissipation domestique. L’air des marais, la liberté dont on jouit chez soi, et l’heureux événement qui venait d’arriver, tout enfin agissait sur Diana et Marie comme un élixir enivrant ; elles étaient gaies du matin au soir, elles parlaient toute la journée, et ce qu’elles disaient était spirituel, original, et avait tant de charme pour moi, que rien ne me faisait plus de plaisir que de les écouter et de prendre part à leur conversation. Saint-John ne cherchait pas à réprimer notre vivacité ; mais il nous évitait ; il était rarement à la maison ; sa paroisse était grande et les habitants éloignés les uns des autres ; toute la journée il visitait les pauvres et les malades.

Un matin à déjeuner, Diana, après être demeurée pensive pendant quelque temps, lui demanda s’il n’avait pas renoncé à ses projets.

« Non, répondit-il, et rien ne m’y fera renoncer. »

Il nous apprit alors que son départ était définitivement fixé pour l’année suivante.

« Et Rosamonde Oliver ? » dit Marie.

Ces mots semblaient lui être échappés involontairement ; car, à peine les eut-elle prononcés, qu’elle fit un geste comme si elle eût voulu les rétracter.

Saint-John tenait un livre à la main : il avait l’habitude peu aimable de lire à table ; il le ferma et nous regarda.

« Rosamonde Oliver, dit-il, va se marier à M. Granby, un des plus estimables habitants de S***. C’est le petit-fils et l’héritier de sir Frédéric Granby ; M. Oliver m’a appris cette nouvelle hier. »

Ses sœurs se regardèrent ; puis leurs yeux se fixèrent sur moi ; alors, toutes les trois, nous nous mîmes à contempler Saint-John : il était aussi serein et aussi froid que le cristal.

« Ce mariage a été arrangé bien vite, dit Diana ; ils ne peuvent pas se connaître depuis longtemps.

— Depuis deux mois seulement ; ils se sont rencontrés en octobre au bal de S***. Mais quand il n’y a aucun obstacle à une union, quand elle est désirable sous tous les rapports, les retards sont inutiles ; ils se marieront lorsque le château de ***, que sir Frédéric leur donne, sera en état de les recevoir. »

Dès que je me trouvai seule avec Saint-John, je fus tentée de lui demander s’il ne souffrait pas de cette union ; mais il semblait avoir si peu besoin de sympathie, qu’au lieu de me hasarder à le consoler, je fus un peu honteuse en me rappelant ce que je lui avais déjà dit. D’ailleurs j’avais perdu l’habitude de lui parler ; il avait repris sa réserve, et je sentais que tout épanchement se glaçait en moi. Il n’avait pas tenu sa promesse : il ne me traitait pas comme ses sœurs ; il mettait toujours entre elles et moi une différence qui empêchait la cordialité. En un mot, maintenant que j’étais sa parente et que je vivais sous le même toit que lui, la distance entre nous me semblait bien plus grande que lorsque j’étais simplement la maîtresse d’école d’un village ; en me rappelant tout ce qu’il m’avait dit un jour, j’avais peine à comprendre sa froideur actuelle.

Les choses étant dans cet état, je ne fus pas peu étonnée de le voir relever tout à coup la tête, qu’il tenait penchée sur son pupitre, pour me dire :

« Vous le voyez, Jane, j’ai combattu et j’ai remporté la victoire. »

Je tressaillis en l’entendant s’adresser ainsi à moi, et je ne répondis pas tout de suite. Enfin, après un moment d’hésitation, je lui dis :

« Mais êtes-vous sûr que vous n’êtes pas parmi ces conquérants auxquels leur triomphe a coûté trop cher ? une autre victoire semblable ne vous abattrait-elle pas entièrement ?

— Je ne le pense pas ; mais quand même, qu’importe ? Je n’aurai plus jamais à combattre pour cette même cause ; la victoire est définitive. Maintenant ma route est facile à suivre : j’en remercie Dieu. »

En disant ces mots, il se remit à son travail et retomba dans le silence.

Bientôt notre bonheur, à Diana, à Marie et à moi, devint plus calme ; nous reprîmes nos habitudes ordinaires et nous recommençâmes des études régulières. Alors Saint-John s’éloigna moins de la maison. Quelquefois il restait des heures entières dans la même chambre que nous. Pendant que Marie dessinait, que Diana continuait sa lecture de l’Encyclopédie, qu’elle avait entreprise à mon grand émerveillement, et que moi j’étudiais l’allemand, Saint-John poursuivait silencieusement l’étude d’une langue orientale, étude qu’il croyait nécessaire à l’accomplissement de son projet.

Ainsi occupé, il restait dans son coin, tranquille et absorbé ; mais ses yeux bleus quittaient souvent la grammaire étrangère qui était devant eux, et errant tout autour de la chambre, se fixaient de temps en temps sur ses compagnons d’étude avec une curieuse intensité d’observation. Si on le remarquait, il détournait immédiatement son regard, et pourtant ses yeux scrutateurs revenaient sans cesse se diriger vers notre table. Je me demandais toujours ce que cela signifiait. Je m’étonnais également de la satisfaction qu’il témoignait régulièrement dans une circonstance qui me semblait de peu d’importance, c’est-à-dire lorsque, chaque semaine, je me rendais à mon école de Morton. Et ce qui m’étonnait encore plus, c’est que, lorsqu’il faisait de la neige, de la pluie ou du vent, si ses sœurs m’engageaient à ne point aller à Morton, lui, au contraire, méprisant leur sollicitude, m’encourageait à accomplir ce devoir en dépit des éléments.

« Jane n’est pas aussi faible que vous le prétendez, disait-il ; elle peut supporter le vent de la montagne, la pluie ou la neige aussi bien que nous ; sa constitution saine et élastique luttera mieux contre les variations du climat que d’autres plus fortes. »

Quand je revenais fatiguée et trempée par la pluie, je n’osais pas me plaindre, parce que je voyais que mes plaintes le contrariaient ; la fermeté lui plaisait toujours, le contraire l’ennuyait.

Un jour pourtant j’obtins la permission de demeurer à la maison, parce que j’étais vraiment enrhumée ; ses sœurs allèrent à Morton à ma place. Je restai à lire Schiller ; quant à lui, il déchiffrait des caractères orientaux. Ayant achevé ma traduction, je voulus me mettre à un thème ; pendant que je changeais mes cahiers, je regardai de son côté, et je m’aperçus que je subissais l’examen de son œil bleu et perçant. Je ne sais pas depuis combien de temps il me scrutait ainsi. Son regard était froid et inquisiteur. Je sentis la superstition s’emparer de moi, comme si j’avais eu à mes côtés quelque divinité fantastique.

« Jane, me dit-il, que faites-vous ?

— J’apprends l’allemand.

— Je voudrais que vous quittassiez l’allemand pour étudier l’hindoustani.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Si sérieusement que je le veux, et je vais vous dire pourquoi. »

Alors il m’expliqua que lui-même étudiait l’hindoustani ; qu’à mesure qu’il avançait, il oubliait le commencement ; que ce serait d’un grand secours pour lui d’avoir une élève avec laquelle il pourrait repasser sans cesse les premiers éléments et, par ce moyen, les bien fixer dans son esprit. Il ajouta qu’il avait longtemps hésité entre moi et ses sœurs, et qu’enfin il m’avait choisie, parce qu’il avait vu que c’était moi qui étais capable de rester le plus longtemps appliquée. Il me demanda de lui rendre ce service, en ajoutant que du reste le sacrifice ne serait pas long, puisqu’il comptait partir avant trois mois.

Il n’était pas facile de refuser une chose à Saint-John ; on sentait que chez lui toutes les impressions, soit tristes, soit heureuses, restaient profondément gravées et duraient toujours. Je consentis. Quand mes cousines revinrent, Diana trouva son frère qui s’était emparé de son élève ; elle se mit à rire, et toutes deux déclarèrent que Saint-John n’aurait jamais pu les décider à une semblable chose. Il répondit tranquillement :

« Je le savais. »

Je trouvai en lui un maître patient, indulgent, mais exigeant ; il me donnait beaucoup à faire, et, quand j’avais rempli son attente, il me témoignait son approbation à sa manière. Petit à petit, il acquit sur moi une certaine influence qui me retira toute liberté d’esprit. Ses louanges et ses observations étaient plus entravantes pour moi que son indifférence ; quand il était là, je ne pouvais ni parler ni rire librement ; un instinct importun m’avertissait sans cesse que la vivacité lui déplaisait profondément, chez moi du moins. Je sentais bien qu’il n’aimait que les occupations sérieuses, et, malgré mes efforts, je ne pouvais pas me livrer à des travaux d’un autre genre en sa présence. J’étais dominée par un charme puissant. Quand il me disait : « Allez, » j’allais ; « Venez, » je venais ; « Faites cela, » je le faisais ; mais je n’aimais pas ma servitude, et j’aurais préféré son indifférence d’autrefois.

Un soir, à l’heure de se coucher, ses sœurs l’entouraient pour lui dire adieu ; selon son habitude, il les embrassa toutes deux et me donna une poignée de main. Diana était, ce soir-là, d’une humeur joyeuse (elle n’était jamais douloureusement opprimée comme moi par la volonté de son frère ; car la sienne était aussi forte dans un sens opposé) ; aussi elle s’écria :

« Saint-John, vous dites que Jane est votre troisième sœur, et vous ne la traitez pas comme nous ; vous devriez l’embrasser aussi. »

En disant ces mots, elle me poussa vers lui. Je trouvai Diana un peu hardie, et je me sentais confuse. Cependant Saint-John pencha sa tête, et sa belle figure grecque se trouva à la hauteur de la mienne ; ses yeux perçants interrogeaient les miens. Il m’embrassa. Il n’y a pas de baiser de marbre ou de glace, sans cela j’aurais rangé dans une de ces classes le froid embrassement de mon cousin le ministre ; mais peut-être y a-t-il des baisers destinés à éprouver ceux qu’on embrasse : le sien était de ce nombre. Après m’avoir donné ce baiser, il me regarda, comme pour apprendre l’effet qu’il avait produit sur moi ; mais c’était difficile à voir : je ne rougis pas ; je pâlis peut-être un peu, parce qu’il me sembla que son baiser était un sceau posé sur mes chaînes. Depuis ce jour, il n’oublia jamais de m’embrasser ; mon calme et ma gravité, dans cette circonstance, semblaient avoir un certain charme pour lui.

Quant à moi, je désirais chaque jour davantage lui plaire ; mais chaque jour je sentais que, pour y arriver, il fallait renoncer de plus en plus à ma nature, enchaîner mes facultés, donner une pente nouvelle à mes goûts, me forcer à poursuive un but vers lequel je n’étais pas naturellement attirée. Il me poussait vers des hauteurs que je ne pouvais pas atteindre ; il voulait me voir soumise à l’étendard qu’il déployait : mais c’était aussi impossible que de mouler mes traits irréguliers sur sa figure pure et classique, que de donner à mes yeux verts et changeants la teinte azurée et le brillant éclat des siens.

Ce n’était pas lui seul qui empêchait l’épanchement de ma joie. Depuis quelque temps il m’était facile de paraître triste ; une grande souffrance me rongeait le cœur et tarissait toute source de bonheur. Cette douleur était l’attente.

Vous croyez peut-être que j’avais oublié M. Rochester dans tous ces changements de lieux et de fortune. Oh ! non, pas un instant. Sa pensée me poursuivait toujours ; ce n’était pas une de ces vapeurs légères que peut dissiper un rayon de soleil, un de ces souvenirs tracés sur le sable, qu’efface le premier orage : c’était un nom profondément gravé et qui devait durer aussi longtemps que le marbre sur lequel il était inscrit. J’étais sans cesse poursuivie par le désir de connaître sa destinée ; chaque soir, quand j’étais à Morton, je m’enfermais dans ma petite ferme pour y songer, et maintenant, à Moor-House, chaque nuit j’allais me réfugier dans ma chambre pour rêver à lui.

Dans le cours de ma correspondance avec M. Briggs, à l’occasion du testament, je lui avais demandé s’il connaissait la résidence actuelle de M. Rochester et l’état de sa santé. Mais, ainsi que le pensait Saint-John, il ne savait rien. Alors j’écrivis à Mme Fairfax, pour lui demander des détails ; j’étais sûre d’obtenir des renseignements par ce moyen ; j’étais convaincue que la réponse serait prompte. Je fus étonnée de voir quinze jours se passer sans qu’elle arrivât ; mais lorsque, après deux mois d’attente, la poste ne m’eut encore rien apporté, je sentis une douloureuse anxiété s’emparer de moi.

J’écrivis de nouveau ; je pensais que ma première lettre avait peut-être été perdue. Ce nouvel essai ranima mes espérances ; cet espoir dura quelques semaines, comme le précédent, puis, comme lui, fut détruit ; je ne reçus pas une ligne, pas un mot. Après avoir vainement attendu six mois, mon espérance s’éteignit tout à fait, et je devins vraiment triste.

Le printemps était beau, mais je n’en jouissais pas. L’été approchait. Diana essayait de m’égayer ; elle me dit que j’avais l’air malade et voulut m’accompagner aux bains de mer. Saint-John s’y opposa : il déclara que je n’avais pas besoin de distraction, mais plutôt de travail ; que ma vie n’avait pas de but et qu’il m’en fallait un ; et, probablement pour suppléer à ce qui me manquait, il prolongea encore mes leçons d’hindoustani et devint de plus en plus exigeant. Je ne cherchai pas à lui résister, je ne le pouvais pas.

Un jour, je commençai mes études plus triste encore qu’à l’ordinaire. Voici ce qui avait occasionné ce surcroît de souffrance. Dans la matinée, Anna m’avait dit qu’il y avait une lettre pour moi, et, lorsque je descendis pour la prendre, presque certaine de trouver les nouvelles que je désirais tant, je vis tout simplement une lettre d’affaires de M. Briggs. Cet amer désappointement m’arracha quelques larmes, et, au moment où je me mis à étudier les caractères embrouillés et le style fleuri des écrivains indiens, mes yeux se remplirent de nouveau.

Saint-John m’appela pour me faire lire ; mais la voix me manqua, les paroles furent étouffées par les sanglots. Lui et moi étions seuls dans le parloir ; Diana étudiait son piano dans le salon, et Marie jardinait. C’était un beau jour de mai, la brise était fraîche et le soleil brillant ; Saint-John ne sembla nullement étonné de mon émotion. Il ne m’en demanda pas la cause et se contenta de me dire :

« Jane, nous attendrons quelques minutes, jusqu’à ce que vous soyez plus calme. »

Et, pendant que je m’efforçais de réprimer rapidement ma douleur, il demeura tranquille et patient, appuyé sur son pupitre et me regardant comme un médecin qui examine avec les yeux de la science une crise attendue et facile à comprendre pour lui. Après avoir étouffé mes sanglots, essuyé mes larmes et murmuré tout bas quelque chose sur ma santé, j’achevai de prendre ma leçon. Saint-John serra ses livres et les miens, ferma son pupitre et me dit : « Maintenant Jane, vous allez venir promener avec moi.

— Je vais appeler Diana et Marie.

— Non, aujourd’hui je ne veux qu’une seule compagne, et cette compagne sera vous. Habillez-vous ; sortez par la porte de la cuisine ; prenez la route qui conduit dans le haut de Marsh-Glen ; je vous rejoindrai dans un instant. »

Je ne voyais aucun expédient : toutes les fois que j’ai eu affaire à des caractères durs, positifs et contraires au mien, je n’ai jamais su rester entre l’obéissance absolue ou la révolte complète ; jusqu’au moment d’éclater je suis demeurée entièrement soumise, mais alors je me suis insurgée avec toute la véhémence d’un volcan. Dans les circonstances présentes j’étais peu disposée à la révolte ; j’obéis donc aux ordres de Saint-John, et, au bout de dix minutes, nous nous promenions ensemble sur la route de la vallée.

Le vent soufflait de l’ouest ; il nous arrivait chargé du doux parfum de la bruyère et du jonc. Le ciel était d’un bleu irréprochable ; le torrent qui descendait le long du ravin avait été grossi par les pluies et se précipitait abondant et clair, reflétant les rayons dorés du soleil et les teintes azurées du firmament. Lorsque nous avançâmes, nous quittâmes les sentiers pour marcher sur un gazon doux et fin, d’un vert émeraude, parsemé de délicates fleurs blanches et de petites étoiles d’un jaune d’or. Nous étions entourés de montagnes, car la vallée était placée au centre de la chaîne.

« Asseyons-nous ici, » dit Saint-John au moment où nous atteignions les premiers rochers qui gardent l’entrée d’une gorge où le torrent se précipite en cascade.

Un peu au delà, la montagne n’avait plus ni fleurs ni gazon, la mousse lui servait de tapis, le roc de pierre précieuse. Le pays, d’abord inculte, devenait sauvage ; la fraîcheur se changeait en froid. Ce lieu semblait destiné à servir de dernier refuge.

Je m’assis ; Saint-John se tint près de moi ; il regarda la gorge et le gouffre ; ses yeux suivirent le torrent, puis se dirigèrent vers le ciel sans nuage qui le colorait. Il retira son chapeau et laissa la brise soulever ses cheveux et caresser son front. Il semblait être entré en communion avec le génie de ce précipice et ses yeux paraissaient dire adieu à quelque chose.

« Oui, je te reverrai, dit-il tout haut, je te reverrai dans mes rêves quand je dormirai sur les bords du Gange, et plus tard encore, quand un autre sommeil s’appesantira sur moi, près des bords d’un fleuve plus sombre. »

Étrange manifestation d’un étrange amour ! Passion austère d’un patriote pour son pays ! Il s’assit. Pendant une demi-heure nous demeurâmes silencieux tous les deux ; au bout de ce temps, il me dit :

« Jane, je pars dans six semaines ; j’ai arrêté ma place sur un bateau qui mettra à la voile le 20 du mois de juin.

— Dieu vous protégera, répondis-je, car c’est pour lui que vous travaillez.

— Oui, reprit-il, c’est là ma gloire et ma joie. Je suis le serviteur d’un maître infaillible. Je ne marche pas sous une direction humaine ; je ne serai pas soumis aux lois défectueuses, à l’examen incertain de mes faibles frères : mon roi, mon légiste, mon chef, est la perfection même. Il me semble étrange que tous ceux qui m’entourent ne brûlent pas de se ranger sous la même bannière, de prendre part à la même œuvre.

— Tous n’ont pas votre énergie, et ce serait folie aux faibles que de désirer marcher avec les forts.

— Je ne parle pas des faibles, je n’y pense même pas ; je parle de ceux qui sont dignes de cette tâche et capables de l’accomplir.

— Ceux-là sont peu nombreux et difficiles à trouver.

— Vous dites vrai ; mais, quand on les a trouvés, on doit les exciter, les exhorter à faire un effort, leur montrer les dons qu’ils ont reçus et leur dire pourquoi, leur parler au nom du ciel, leur offrir, de la part de Dieu, une place parmi les élus.

— S’ils sont nés pour cette œuvre, leur cœur le leur dira bien. »

Il me semblait qu’un charme terrible s’opérait autour de moi, et je craignais d’entendre prononcer le mot fatal qui achèverait l’enchantement.

« Et que vous dit votre cœur ? demanda Saint-John.

— Mon cœur est muet, mon cœur est muet, répondis-je en tremblant.

— Alors, je parlerai pour lui, reprit la même voix profonde et infatigable. Jane, venez avec moi aux Indes, venez comme ma femme, comme la compagne de mes travaux. »

Il me sembla que la vallée et le ciel s’affaissaient ; les montagnes s’élevaient. C’était comme si je venais d’entendre un ordre du ciel, comme si un messager invisible, semblable à celui de la Macédoine, m’eût crié : « Venez, aidez-nous. » Mais je n’étais pas un apôtre ; je ne pouvais pas voir le héraut, je ne pouvais pas recevoir son ordre.

« Oh ! Saint-John, m’écriai-je, ayez pitié de moi ! »

J’implorais quelqu’un qui ne connaissait ni pitié ni remords, quand il s’agissait d’accomplir ce qu’il regardait comme son devoir. Il continua :

« Dieu et la nature vous ont créée pour être la femme d’un missionnaire ; vous avez reçu les dons de l’esprit et non pas les charmes du corps ; vous êtes faite pour le travail et non pas pour l’amour. Il faut que vous soyez la femme d’un missionnaire, et vous le serez ; vous serez à moi ; je vous réclame, non pas pour mon plaisir, mais pour le service de mon maître.

— Je n’en suis pas digne ; ce n’est pas là ma vocation, » répondis-je.

Il avait compté sur ces premières objections et il n’en fut point irrité. Il était appuyé contre la montagne, avait les bras croisés sur la poitrine et paraissait parfaitement calme. Je vis qu’il était préparé à une longue et douloureuse opposition, et qu’il s’était armé de patience pour continuer jusqu’au bout, mais qu’il était décidé à sortir victorieux de la lutte.

« Jane, reprit-il, l’humilité est la base de toutes les vertus chrétiennes. Vous avez raison de dire que vous n’êtes pas digne de cette œuvre ; mais qui en est digne ? Et ceux qui ont été véritablement appelés par Dieu se sont-ils jamais crus dignes de cette vocation ? Moi, par exemple, je ne suis que poussière et cendre, et, avec saint Paul, je reconnais en moi le plus grand des pécheurs ; mais je ne veux pas être entravé par ce sentiment de mon indignité. Je connais mon chef ; il est aussi juste que puissant, et, puisqu’il a choisi un faible instrument pour accomplir une grande œuvre, il suppléera à mon insuffisance par les richesses infinies de sa providence. Pensez comme moi, Jane, et, comme moi, ayez confiance. Je vous donne le rocher des siècles pour appui ; ne doutez pas qu’il pourra supporter le poids de votre faiblesse humaine.

— Je ne comprends pas la vie des missionnaires, repris-je, je n’ai jamais étudié leurs travaux.

— Eh bien, moi, quelque humble que je sois, je puis vous donner le secours dont vous avez besoin. Je puis vous tracer votre tâche heure par heure, être toujours près de vous, vous aider à chaque instant. Je ferai tout cela dans le commencement ; mais je sais que vous pouvez, et bientôt vous serez aussi forte et aussi capable que moi, et vous n’aurez plus besoin de mon secours.

— Mais où trouverai-je la force nécessaire pour accomplir cette tâche ? je ne la sens pas en moi. Je ne suis ni émue ni excitée pendant que vous me parlez ; aucune flamme ne s’allume en moi, aucune voix ne me conseille et ne m’encourage ; je ne me sens point animée par une vie nouvelle. Je voudrais pouvoir vous montrer qu’en ce moment mon esprit est un cachot que n’éclaire aucun rayon ; dans ce cachot est enchaînée une âme craintive, qui a peur d’être entraînée par vous à tenter ce qu’elle ne pourra pas accomplir.

— J’ai une réponse à vous faire ; écoutez-moi. Depuis que je vous connais, je vous ai toujours examinée. Pendant dix mois, vous avez été le sujet de mes études ; je vous ai soumise à d’étranges épreuves : qu’ai-je vu, qu’ai-je conclu ? Quand vous étiez maîtresse d’école dans un village, vous avez su accomplir avec exactitude et droiture une tâche qui ne convenait ni à vos habitudes ni à vos goûts ; j’ai vu que vous l’accomplissiez avec tact et capacité : vous avez su vous vaincre. En voyant le calme avec lequel vous avez reçu la nouvelle de votre fortune subite, j’ai reconnu que vous n’étiez pas avide de richesse, que l’argent n’avait aucune puissance sur vous. Quand, avec un élan résolu, vous avez partagé votre fortune en quatre parts, n’en gardant qu’une pour vous et abandonnant les trois autres pour satisfaire une justice douteuse, j’ai vu que votre âme aimait le sacrifice. Quand, pour contenter mon désir, vous avez abandonné une étude qui vous intéressait et que vous en avez entrepris une qui m’intéressait, quand j’ai vu l’assiduité infatigable avec laquelle vous avez persévéré, votre énergie inébranlable contre les difficultés, j’ai compris que vous aviez toutes les qualités que je cherchais. Jane, vous êtes docile, active, désintéressée, fidèle, constante et courageuse, très douce et très héroïque : cessez de vous défier de vous-même ; moi, j’ai en vous une confiance illimitée ; votre secours me sera d’un prix inappréciable ; vous me servirez de directrice des écoles de l’Inde, et vous serez ma compagne et mon aide parmi les femmes indiennes. »

Je me sentais comme pressée dans un vêtement de fer ; la persuasion avançait vers moi à pas lents, mais assurés. J’avais beau fermer les yeux, les derniers mots prononcés par Saint-John venaient d’éclaircir pour moi le sentier qui m’avait d’abord paru impraticable ; l’œuvre qui m’avait semblé si vague et si confuse devenait moins impossible à mesure qu’il parlait, et prenait une forme positive sous sa main créatrice. Il attendait ma réponse ; je lui demandai un quart d’heure pour réfléchir.

« Très volontiers, » me répondit-il.

Et se levant, il s’éloigna un peu, se jeta sur une touffe de bruyère et attendit en silence.

« Je puis faire ce qu’il me demande, me dis-je, je suis bien forcée de le voir et de le reconnaître. Je le puis, si toutefois ma vie est épargnée ; mais je sens bien que mon existence ne pourra pas être longue sous ce soleil de l’Inde. Eh bien ! après ? peu lui importe à lui ; quand l’heure de mourir sera venue, il me rendra avec un visage serein au Dieu qui m’aura donnée à lui. Je vois tout cela bien clairement. En quittant l’Angleterre, j’abandonnerai un pays aimé, mais vide pour moi. M. Rochester n’y demeure pas ; et quand même il y serait, qu’est-ce que cela pour moi ? Je dois vivre sans lui ; rien n’est plus absurde et plus faible que d’attendre chaque jour un changement impossible qui nous réunisse ; comme Saint-John me l’a dit un jour, je dois chercher un autre intérêt dans la vie pour remplacer celui que j’ai perdu. La tâche qu’il me propose n’est-elle pas la plus glorieuse que Dieu puisse assigner et l’homme accepter ? Ces nobles labeurs, ces sublimes résultats, ne sont-ils pas bien faits pour remplir le vide des affections détruites, des espérances perdues ? Je crois qu’il faut dire oui ; et cependant je frémis. Hélas ! si je suis Saint-John, je renonce à la moitié de moi-même ; si je pars pour l’Inde, je vais au-devant d’une mort prématurée ; et l’intervalle où je quitterai l’Angleterre pour l’Inde et celui où je quitterai l’Inde pour la tombe, comment sera-t-il rempli par moi ? Cela aussi, je le vois bien clairement ; je lutterai pour satisfaire Saint-John jusqu’à ce que chacun de mes nerfs en souffre, et je le satisferai ; j’accomplirai tout ce qu’il a pu concevoir. Si je vais avec lui, si je fais le sacrifice qu’il me demande, je le ferai entièrement. Je déposerai tout sur l’autel, mon cœur, ma vie, la victime entière enfin. Il ne m’aimera jamais, mais il m’approuvera. Je lui montrerai une énergie qu’il n’a pas encore vue, des ressources qu’il ne soupçonne pas. Oui, je peux travailler à une tâche aussi rude que lui, et sans me plaindre davantage.

« Oui, il m’est possible de consentir à ce qu’il me demande ; il n’y a qu’une chose que je ne peux pas accepter, qui m’épouvante trop : il m’a priée d’être sa femme, et il n’a pas plus le cœur d’un mari pour moi que ce rocher gigantesque et sauvage, au bas duquel bouillonne le torrent. Il tient à moi, comme un soldat à une bonne arme, et voilà tout. Si je ne suis pas mariée à lui, je ne m’en affligerai pas ; mais puis-je accepter cela ? puis-je le voir exécuter froidement son plan, supporter la cérémonie du mariage, recevoir de lui l’anneau d’alliance, souffrir toutes les formes de l’amour (car, je n’en doute pas, il les observera scrupuleusement), et savoir que son esprit est loin de moi ? Pourrai-je endurer la pensée que chaque jouissance qu’il m’accordera sera un sacrifice fait à ses principes ? Non, un tel martyre serait horrible ; je ne veux pas avoir à le supporter ; je vais lui dire que je l’accompagnerai comme sa sœur, et non pas comme sa femme. »

Je regardai de son côté : il était toujours là tranquillement étendu, son visage tourné vers moi ; ses yeux perçants m’examinaient attentivement ; il se leva promptement et s’approcha de moi.

« Je suis prête à aller aux Indes, dis-je, si je suis libre.

— Votre réponse demande une explication ; elle n’est pas claire.

— Jusqu’ici, repris-je, vous avez été mon frère d’adoption, moi votre sœur d’adoption ; continuons à vivre ainsi, car nous ferons mieux de ne pas nous marier. »

Il secoua la tête.

« Une fraternité d’adoption ne suffit pas dans ce cas. Si vous étiez ma véritable sœur, ce serait différent ; je vous emmènerais et je ne chercherais pas de femme. Mais les choses étant ce qu’elles sont, il faut que notre union soit consacrée par le mariage, sans cela elle est impossible ; des obstacles matériels s’y opposent. Ne les voyez-vous pas, Jane ? Réfléchissez un instant, et votre bon sens vous guidera. »

Je réfléchis quelque temps ; mais j’en revenais toujours là : c’est que nous ne nous aimions pas comme doivent s’aimer un mari et une femme, et j’en concluais que nous ne devions pas nous marier.

« Saint-John, dis-je, je vous regarde comme un frère ; vous, vous me regardez comme une sœur : continuons à vivre ainsi.

— Nous ne le pouvons pas ; nous ne le pouvons pas, me répondit-il d’un ton bref et résolu ; c’est impossible. Vous avez dit que vous iriez avec moi aux Indes ; rappelez-vous que vous l’avez dit.

— À une condition.

— Oui, oui. Mais le point important c’est de quitter l’Angleterre, de m’aider dans mes travaux futurs, et vous l’acceptez. Vous avez déjà presque mis la main à l’œuvre ; vous êtes trop constante pour la retirer. Vous ne devez vous inquiéter que d’une chose : de connaître le meilleur moyen pour accomplir l’œuvre que vous entreprenez. Simplifiez vos intérêts, vos sentiments, vos pensées, vos désirs et vos aspirations si compliqués. Réunissez toutes ces considérations en un seul but : celui de bien remplir la mission que vous a assignée votre puissant maître ; et pour cela il faut que vous ayez un aide ; non pas un frère, c’est un lien trop faible, mais un époux. Moi non plus je n’ai pas besoin d’une sœur, car elle pourrait m’être enlevée un jour. Il me faut une femme ; c’est la seule compagne que je puisse sûrement influencer pendant la vie et conserver jusqu’à la mort. »

Ses paroles me faisaient frémir ; mes membres, et jusqu’à la moelle de mes os, subissaient sa domination.

« Eh bien, Saint-John, cherchez une autre que moi, dis-je, une autre qui vous conviendra mieux.

— Qui conviendra mieux à mon projet, à ma vocation, voulez-vous dire ? Je vous le répète encore, ce n’est pas au corps insignifiant, à l’être lui-même, aux sens égoïstes de l’homme enfin que je désire m’unir, c’est au missionnaire.

— Eh bien ! je donnerai mon énergie au missionnaire, c’est tout ce dont il a besoin. Mais je ne me donnerai pas moi-même ; ce ne serait qu’ajouter le bois et la peau à l’amande. Il n’en a pas besoin, je les garde.

— Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. Pensez-vous que Dieu sera satisfait de cette demi-oblation ? qu’il acceptera ce sacrifice mutilé ? C’est la cause de Dieu que je plaide ; c’est sous son étendard que je vous enrôle ; et en son nom je ne puis pas accepter une fidélité partagée : il faut qu’elle soit entière.

— Oh ! dis-je, je donnerai mon cœur à Dieu ; mais vous, vous n’en avez pas besoin. »

Je crois qu’il y avait un peu de sarcasme réprimé dans le ton avec lequel je prononçai ces mots, et dans le sentiment qui les accompagnait. Jusque-là j’avais craint Saint-John silencieusement, parce que je ne l’avais pas compris. Il m’avait tenue en respect, parce que je doutais. Jusque-là je ne savais pas ce qu’il y avait en lui du saint et ce qu’il y avait de l’homme mortel. Mais bien des choses venaient de m’être révélées par cette conversation ; je commençais à pouvoir analyser sa nature. Je voyais ses faiblesses, je les comprenais. Cette belle forme assise à mes côtés sur un banc de bruyère, c’était un homme faible comme moi. Le voile qui couvrait sa dureté et son despotisme venait de tomber ; je vis son imperfection, et je pris courage. J’étais auprès d’un égal avec lequel je pouvais discuter, et auquel je pouvais résister si bon me semblait.

Il était demeuré silencieux après m’avoir entendue parler ; je me hasardai à le regarder : ses yeux penchés sur moi exprimaient à la fois une grande surprise et un profond examen.

Il semblait se demander si je le raillais et ce que signifiait ma conduite.

« N’oublions pas, me dit-il au bout de peu de temps, qu’il s’agit d’une chose sainte, d’une chose dont nous ne pouvons pas parler légèrement sans commettre une faute. J’espère, Jane, que vous étiez sérieuse quand vous avez dit que vous donneriez votre cœur à Dieu. C’est tout ce que je vous demande ; détachez votre cœur des hommes pour le donner à votre Créateur, et alors la venue du royaume de Dieu sur la terre sera le but de vos efforts les plus sérieux, l’objet de vos délices. Vous serez prête à faire tout ce qui sera nécessaire pour cela. Vous verrez combien vos efforts et les miens deviendraient plus vigoureux, si nous étions unis, de corps et d’esprit par le mariage ; c’est là la seule union qui puisse donner la persévérance et la continuité aux desseins et aux destinées des hommes, et alors, passant sur tous les caprices insignifiants, les difficultés triviales, les délicatesses de sentiment, oubliant les scrupules sur le degré, l’espèce, la force ou la tendresse des inclinations personnelles, vous vous hâterez d’accepter cette union.

— Croyez-vous ? dis-je brièvement.

Et alors je regardai ses traits beaux dans leur harmonie, mais étrangement terribles dans leur tranquille sévérité ; son front, où on lisait le commandement, mais qui manquait d’ouverture ; ses yeux brillants, profonds, scrutateurs, mais jamais doux ; sa taille grande et imposante. J’essayai de me figurer que j’étais sa femme ; mais en voyant ce tableau, cette union me semblait de plus en plus impossible. Je pouvais être son vicaire, son camarade. À ce titre je pourrais traverser l’Océan avec lui, travailler sous le soleil de l’Orient, dans les déserts de l’Asie ; admirer et exciter son courage, sa piété et sa force ; accepter tranquillement sa domination ; sourire avec calme devant son invincible ambition ; séparer le chrétien de l’homme ; admirer profondément l’un et pardonner librement à l’autre. Il est certain qu’attachée à lui par ce seul lien, je souffrirais souvent, mon corps aurait à supporter un joug bien pesant ; mais mon cœur et mon esprit seraient libres ; il me resterait toujours une âme indépendante ; et, dans mes moments d’isolement, je pourrais m’entretenir avec mes sentiments naturels, que rien n’aurait enchaînés. Mon esprit recèlerait des recoins qui ne seraient qu’à moi, et que Saint-John n’aurait jamais le droit de sonder ; des sentiments qui s’y développeraient, frais et abrités, sans que son austérité pût les flétrir, ni ses pas de guerrier les anéantir. Mais je ne pouvais pas accepter le rôle de femme ; je ne pouvais pas être sans cesse retenue, domptée ; je ne pouvais pas étouffer le feu de ma nature, le forcer à brûler intérieurement, ne jamais jeter un cri, et laisser la flamme captive consumer ma vie.

« Saint-John ! m’écriai-je après avoir pensé à toutes ces choses.

— Eh bien ? me répondit-il froidement.

— Je vous le répète, je consens à partir avec vous comme votre compagnon, non pas comme votre femme. Je ne puis pas vous épouser et devenir une portion de vous.

— Il faut que vous deveniez une portion de moi, répondit-il fermement ; sans cela le reste est impossible. Comment moi, qui n’ai pas encore trente ans, pourrais-je emmener aux Indes une jeune fille de dix-neuf ans, si elle n’est pas ma femme ? Si nous ne sommes pas unis par le mariage, comment pourrons-nous vivre toujours ensemble, quelquefois dans la solitude, quelquefois au milieu des tribus sauvages ?

— C’est très possible, répondis-je brièvement ; c’est aussi facile que si j’étais votre véritable sœur, ou un homme, un prêtre comme vous.

— On sait que vous n’êtes pas ma sœur, et je ne puis pas vous faire passer pour telle ; le tenter serait attirer sur tous deux des soupçons injurieux. Du reste, quoique vous ayez le cerveau vigoureux de l’homme, vous avez aussi le cœur de la femme, et ce serait impossible.

— Ce serait possible, affirmai-je avec quelque dédain, parfaitement possible. J’ai un cœur de femme, c’est vrai, mais non pas par rapport à vous. Je n’ai pour vous que la constance du camarade, la franchise, la fidélité et l’affection d’un compagnon de lutte, le respect et la soumission d’un néophyte ; rien de plus, n’ayez pas peur.

— C’est ce dont j’ai besoin, dit-il, comme se parlant à lui-même ; c’est bien là ce dont j’ai besoin. Il y a des obstacles, il faudra les franchir… Jane, dit-il tout haut, vous ne vous repentirez pas de m’avoir épousé, soyez-en certaine. Il faut nous marier ; je vous le répète, c’est le seul moyen, et notre mariage sera sûrement suivi d’assez d’amour pour rendre cette union juste, même à vos yeux. »

Je ne pus pas m’empêcher de m’écrier en me levant et en m’appuyant contre le rocher :

« Je méprise ce faux sentiment que vous m’offrez ; oui, Saint-John, et quand vous me l’offrez, je vous méprise vous-même. »

Il me regarda fixement en comprimant sa lèvre bien dessinée ; il serait difficile de dire s’il fut surpris ou irrité, car il sut se dominer entièrement.

« Je ne m’attendais pas à entendre ces mots sortir de votre bouche, me dit-il ; je crois n’avoir rien fait ni rien dit qui méritât le mépris. »

Je fus touchée par sa douceur et gagnée par son maintien noble et calme.

« Pardonnez-moi, Saint-John, m’écriai-je ; mais c’est votre faute si j’ai été excitée à parler ainsi : vous avez entrepris un sujet sur lequel nous différons d’opinion et que nous ne devrions jamais discuter. Le seul nom de l’amour est une pomme de discorde entre nous ; que serait donc l’amour même ? Que ferions-nous ? qu’éprouverions-nous ? Mon cher cousin, abandonnez votre projet de mariage, oubliez-le.

— Non, dit-il ; c’est un projet longtemps chéri, le seul qui puisse me faire atteindre mon grand but ; mais je ne veux plus vous prier maintenant. Demain je pars pour Cambridge. J’ai là plusieurs amis auxquels je voudrais dire adieu. Je serai absent une quinzaine de jours. Pendant ce temps, vous songerez à mon offre, et n’oubliez pas que, si vous la rejetez, ce n’est pas moi, mais Dieu, que vous refusez. Il se sert de moi pour vous ouvrir une noble carrière ; si vous voulez être ma femme, vous pourrez y entrer ; sinon vous condamnez votre vie à être une existence de bien-être égoïste et de complète obscurité. Prenez garde d’être comptée au nombre de ceux qui ont refusé la foi et qui sont pires que les infidèles. »

Il s’arrêta et, se retournant une fois encore, il regarda les rivières et les montagnes. Mais il refoula ses sentiments au fond de son cœur, parce que je n’étais pas digne de les lui entendre exprimer. Quand nous retournâmes à la maison, son silence me fit comprendre tout ce qu’il éprouvait pour moi. Je lus sur son visage le désappointement d’une nature austère et despotique qui avait été en butte à la résistance là où elle comptait sur la soumission ; la désapprobation d’un juge froid et inflexible qui avait trouvé chez un autre des sentiments et des manières de voir qu’il ne pouvait point admettre. En un mot, l’homme aurait voulu me forcer à l’obéissance, et ce n’était que le chrétien sincère qui supportait ma perversité avec tant de patience et laissait un temps si long à ma réflexion et à mon repentir.

Ce soir-là, après avoir embrassé ses sœurs, il jugea convenable de ne pas même me donner une poignée de main, et il quitta la chambre en silence. Comme, sans avoir d’amour, j’avais beaucoup d’affection pour lui, je fus attristée par cet oubli volontaire, si attristée que mes yeux se remplirent de larmes.

« Je vois, me dit Diana, que pendant votre promenade vous et Saint-John vous vous êtes disputés ; mais suivez-le : il vous attend et se promène dans le corridor ; il se réconciliera facilement. »

Dans ces choses-là, j’ai peu d’orgueil ; j’aime mieux être heureuse que digne. Je courus après lui ; il était au bas de l’escalier.

« Bonsoir, Saint-John, dis-je.

— Bonsoir, Jane, me répondit-il tranquillement.

— Donnez-moi une poignée de main, » ajoutai-je.

Quelle pression légère et froide il fit sentir à mes doigts ! Ce qui était arrivé dans la journée lui avait profondément déplu. La cordialité ne pouvait pas l’échauffer, ni les larmes l’émouvoir. Ainsi, avec lui, il n’y aurait jamais d’heureuse réconciliation, de joyeux sourires, de généreuses paroles ; cependant le chrétien était patient et doux.

Quand je lui demandai s’il m’avait pardonné, il me répondit qu’il n’avait pas l’habitude de se souvenir des injures, qu’il n’avait rien à pardonner puisqu’il n’avait pas été offensé.

Après m’avoir fait cette réponse, il me quitta ; j’aurais préféré qu’il m’eût jetée à terre.